Il y a un an, je me suis arrêté. Un arrêt brutal, presque imposé. Je me suis retrouvé face à moi-même avec une question simple en apparence, mais vertigineuse : par quoi commencer ? Les idées étaient nombreuses, foisonnantes, mais aucune ne s’imposait réellement. Tout semblait possible, et pourtant rien ne prenait forme. Enfin… pas tout à fait.
Une pensée revenait sans cesse, obsédante. Le poids de ce qui m’avait conduit à tout plaquer, radicalement. Un événement fondateur, un basculement qui a déplacé l’ensemble de mes repères, personnels comme artistiques.
Quand on échappe à l’ultime, tout change. Les priorités se réorganisent, les certitudes s’effondrent, les relations se révèlent. Donner à l’autre devient alors un acte total : sans retenue, sans protection, sans calcul. On s’engage pleinement, convaincu que cette sincérité sera partagée. Mais une fois ce moment extrême passé, il arrive que la véritable nature de certains « amis » reprenne le dessus sur l’affectif. Ce que l’on subit alors est d’une violence sourde et profonde : une trahison.
Transformer la trahison en œuvre d’art
En tant qu’artiste designer, je ne peux pas laisser ce type de ressenti à l’état abstrait. J’ai besoin de passer par la matière, par la forme, par l’objet. Il était évident que je devais matérialiser cette blessure, la symboliser, lui donner un corps. La mettre en boîte, littéralement.
C’est ainsi qu’est né le concept du monolithe. Un monolithe composé de strates de carton fragiles, empilées les unes sur les autres. Ces couches représentent pour moi la vie que l’on construit, patiemment, strate après strate. Chaque couche est une expérience, une rencontre, un choix, une erreur parfois. Et inévitablement, ces strates croisent celles des autres, se frottent, s’entrechoquent, se fragilisent mutuellement.
Le choix du carton n’est pas anodin. C’est un matériau humble, vulnérable, souvent associé à l’éphémère. Pourtant, assemblé, il devient structure, volume, présence. Comme l’être humain, à la fois fragile et capable de résistance.
La boîte comme espace de mise à distance
Très vite, la notion de boîte s’est imposée. Le monolithe ne pouvait pas rester exposé en permanence. Il devait pouvoir être contenu, maîtrisé.
Avant tout, il faut garder en mémoire ces blessures, mais savoir les ranger dans un coin. Ne pas les nier, sans leur laisser la possibilité de diriger nos choix.
Je me suis alors imaginé cette boîte rangée dans ma bibliothèque, au milieu des livres, des histoires, des connaissances. Une présence silencieuse, presque anodine. À certains moments clés, je pourrais l’entre-ouvrir, juste assez pour me rappeler où sont ces plaies, pour ne pas les oublier et éviter qu’elles ne se reproduisent.
Et dans le cas d’une amnésie volontaire ou inconsciente, la boîte serait placée sur un piédestal. Le monolithe apparaîtrait alors pleinement, révélant sa symbolique ultime : une belle danseuse en train de se faire assassiner. Une image forte, dérangeante, mais nécessaire. Elle incarne la violence de la trahison, la perte de l’innocence, la brutalité du réel.
Art, mobilier et reconstruction
Lorsque ce monolithe fut enfin mis en boîte, quelque chose s’est apaisé. Le geste artistique avait accompli sa fonction. J’ai alors pu entreprendre la suite.
Cette œuvre marque une étape essentielle dans mon parcours d’artiste et de designer. Elle s’inscrit dans une recherche où le mobilier devient œuvre d’art, où l’objet dépasse sa fonction pour porter un récit, une mémoire, une émotion.
Installé en Savoie, en France, je développe un travail où l’art dialogue avec l’expérience humaine. Chaque création est pensée comme une stratification de vécu, fragile et sincère. Trahison n’est pas seulement une œuvre, c’est un passage, une mise à distance nécessaire pour continuer à créer, construire et avancer, en restant fidèle à une démarche artistique exigeante, profondément ancrée dans le réel et dans la matière.
Une oeuvre disponible à la vente sur ma boutique.
